Le génocide des tutsis et ses conséquences de long terme

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Kigali Today

Photo: Kigali Today

En ce 25e anniversaire du déclenchement du génocide des tutsis au Rwanda, il est bon de voir les conséquences de ce génocide sur le voisin du Rwanda, la République démocratique du Congo, et d'interroger le rôle de la France, pour le moins honteux, dans ce génocide.

L'heure est au recueillement. Ce 6 avril 2019 renvoie à une page morbide dans l'histoire du Rwanda. Il y a 25 ans, le 6 avril 1994, un attentat visa l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, accompagné de son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, s'écrasant à Kigali après avoir reçu un tir de missile sol-air. Cet événement servit de point de départ du génocide des tutsis car les extrémistes hutus lancèrent des appels radio dans la soirée, exhortant les hutus à exterminer la minorité tutsi, faisant ainsi 800.000 à un million de morts en 101 jours (7 avril-17 juillet 1994). Soit une moyenne effrayante d'environ 8.000 à 10.000 morts par jour! D'ailleurs, une première enquête sur les causes de cet attentat, menée par le juge français Jean-Louis Bruguière, avait conclu à une responsabilité du Front patriotique rwandais (FPR), mené par Paul Kagame, s'appuyant sur des témoignages d'anciens cadres du FPR, et le juge voulut, par la suite lancer un mandat d'arrêt contre des proches de Kagame, au pouvoir depuis la fin du génocide tutsi et la reprise de Kigali par les troupes du FPR. Ce qui s'explique car étant donné que Habyarimana était un hutu menant une politique répressive à l'égard des "rebelles" tutsis du FPR, même si la guerre civile rwandaise, commencée en 1990, s'était stoppée par les accords d'Arusha entre le régime de Kigali et le FPR l'année précédant le génocide. Cependant, cette enquête a été remise en cause par plusieurs témoins cités, accusant le juge Bruguière d'avoir manipulé leurs témoignages, puis une autre enquête, de la part des juges Marc Trévidic et Nathalie Poux, sur la zone de tir du missile frappant l'avion présidentiel, conclut que cette frappe venait d'un camp tenu par la garde présidentielle, c'est-à-dire, des extrémistes hutus voulant faire d'une pierre deux coups avec l'attentat comme justification de l'extermination des tutsis.

Un Congo-Zaïre déstabilisé

Si au sein du Rwanda, l'atmosphère s'est relativement pacifiée, avec une domination de Kagame depuis bientôt 25 ans, le génocide tutsi a complètement déstabilisé la République démocratique du Congo (RDC) voisine, qui s'appelait encore Zaïre à l'époque. Suite à la victoire des tutsis du FPR, environ un million de hutus s'étaient réfugiés dans des camps de réfugiés à l'Est du Zaïre, notamment au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, les provinces frontalières avec le Rwanda. Mais parmi ces réfugiés, figuraient des génocidaires qui en profitèrent pour se cacher dans la forêt, prendre le maquis, s'en prendre aux civils zaïrois, sachant que nombre d'entre eux étaient des tutsis. Ce qui permit au nouveau pouvoir rwandais de s'ingérer dans les affaires zaïroises, exposant la fragilité de la dictature de Joseph-Désiré Mobutu, dit Mobutu Sese Seko, qui avait activement soutenu le régime de Habyarimana avant le génocide soit dit en passant, et soutenant la rébellion menée par l'ancien lumumbiste Laurent-Désiré Kabila, tout comme l'Ouganda de Yoweri Museveni, allié traditionnel de Kagame, dans la première guerre du Congo, qui se solda par le départ en exil de Mobutu le 17 mai 1997. Un an plus tard, Kabila, ayant rebaptisé l'ex-Zaïre en République démocratique du Congo, fut attaqué par le Rwanda et l'Ouganda. Ces derniers estimant ne pas avoir eu de retour sur investissement et Kabila ayant renvoyé sommairement ses conseillers rwandais, ils prêtèrent main-forte à une rébellion de tutsis congo-zaïrois partie du Kivu, déclenchant la deuxième guerre du Congo, officiellement terminée en 2003, où huit à douze millions de personnes perdirent la vie, des centaines de milliers de femmes victimes du viol comme arme de guerre et du pillage des ressources minières du Congo-Zaïre - notamment le coltan, précieux minerai pour la fabrication des smartphones -, par des rebelles mais aussi par les troupes rwandaises et ougandaises.

Cette guerre est officiellement terminée, mais officieusement, les violences ne cessent pas dans l'Est de la RDC depuis 1994. Difficile de faire circuler des biens, des marchandises sans être racketté, pillé, dans le Nord et le Sud-Kivu. Sans oublier des rébellions comme celle du général Laurent Nkunda en 2009, ou le Mouvement du 23 mars, appuyé par Kigali et Kampala en 2012. Reste à savoir si l'élection de Félix Tshisekedi à la présidence du Congo-Zaïre en janvier dernier va changer la donne dans les relations entre Kinshasa et Kigali. En tout cas, malgré ce que des amis d'origine rwandaise peuvent me dire, le ressentiment des congo-zaïrois à l'égard du Rwanda est vivace, estimant que le Congo-Zaïre paie le prix fort du génocide tutsi depuis bientôt 25 ans. Preuve en est, en janvier 2014, une fausse nouvelle (fake news, pour les adeptes de l'anglicisme crétin) annonçait la mort de Kagame. Suite à cette fausse annonce, des scènes de liesse eurent lieu dans la ville de Goma, située sur les bords du lac Kivu et qui servit de base arrière pour l'armée française au moment du génocide.

Une France complice

Justement, parlons-en de la France. Paris s'était mobilisé en menant l'Opération Turquoise, sous mandat de l'Organisation des Nations Unies, en juin 1994, soit deux mois après le début du génocide. Cette intervention avait pour but de "stopper les massacres" en établissant des zones humanitaires supposées ne pas interférer dans le conflit entre les forces gouvernementales hutus et le FPR. Or, vu les relations antérieures entre la France et le Rwanda et même si l'hexagone connaît une cohabitation avec François Mitterrand comme président de la République et Édouard Balladur comme Premier ministre, il est reproché que Paris cherche à empêcher indirectement le FPR de prendre Kigali et par conséquent, d'appuyer le gouvernement génocidaire, d'autant plus que le ministre des Affaires étrangères de ce gouvernement fut accueilli à Paris fin avril 1994. D'ailleurs, des témoignages de militaires, comme celui du lieutenant-colonel Guillaume Ancel (cf lien n°1) illustrent la passivité de l'armée française par rapport aux génocidaires hutus à travers le massacre de Bisesero fin juin 1994 par exemple, dont le journal Mediapart a publié, fin 2018, une vidéo accablante sur ce cas.

Ce qui fait, d'ailleurs, que les relations entre Paris et Kigali soufflent le chaud et le froid. En effet, suite à l'enquête du juge Bruguière citée ci-haut, les relations diplomatiques franco-rwandaises furent stoppées par Kagame. Sous le mandat de Nicolas Sarkozy, ça s'est réchauffé mais lors des 20 ans du génocide, en 2014, Kagame retendit les relations franco-rwandaises, accusant Paris de vivre dans le déni au sujet de son rôle dans le génocide des tutsis. Enfin, Emmanuel Macron, depuis son arrivée à l'Élysée, a réchauffé les relations avec le Rwanda de Kagame, avec pour exemple la nomination de Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des Affaires étrangères rwandaise, au poste de secrétaire générale de l'Organisation internationale de la francophonie après le sommet de la francophonie d'Erevan en octobre 2018; Paris appuyant cette candidature et incitant les autres pays francophones de suivre. Pourtant, Macron sera absent de cette cérémonie à laquelle il était invité, envoyant à la place un député de la majorité présidentielle, Hervé Berville, d'origine rwandaise et rescapé du génocide (cf liens n°2, n°3). À croire qu'il applique la politique du déni militaire à ce sujet car en contre-exemple, il a annoncé, vendredi 5 avril, la constitution d'une commission d'historiens, de chercheurs, pouvant avoir accès à toutes les archives concernant les relations entre Paris et Kigali avant et après le génocide, ce que les rescapé(e)s du génocide et les chercheurs demandent depuis plusieurs années. Mais certain(e)s historien(ne)s spécialisé(e)s en auraient été écartés (cf liens n°4, n°5).

Bref, une tragédie qui ne s'est pas arrêtée à l'été 1994!

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article