Renforcement du foot bourgeois

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Micheal Thirnbeck

Photo: Flickr/Micheal Thirnbeck

La réforme de la Ligue des champions à l'horizon 2024 suscite beaucoup de questionnements et d'inquiétudes, tant les grands clubs espagnols, anglais, allemands et italiens, à l'origine d'une proposition de ligue fermée, veulent assoir leur mainmise sur le foot européen, laissant aux autres clubs, notamment les clubs français, quelques miettes. De quoi illustrer, encore une fois, ce qu'est le capitalisme sur longue période.

Est-ce que la Ligue des champions serait transformée en ligue fermée, similaire à la NBA pour le basket états-unien, à l'horizon 2024? C'est la question qui se pose depuis plusieurs semaines, suite aux révélations, notamment dans le journal l'Équipe, d'un projet de réforme de la compétition européenne par l'Association européenne des clubs (European club association, ECA), considérée comme le lobby des grands clubs face à l'Union des associations européennes de football (Union of European football associations, UEFA), organisateur des compétitions européennes de foot. Cette réforme consiste à ce qu'il y ait 4 groupes de 8 équipes, avec les 4 premiers allant en 1/8e de finale, le 5e, premier éliminé, resterait quand même en Ligue des champions l'année suivante, le 6e et le 7e en ballotages pour sauver leur place et le 8e, définitivement éliminé. Le tout, indépendamment des résultats dans les championnats nationaux, qui s'estiment - à juste titre - lésés dans cette proposition de réforme et montent au créneau (cf liens n°1, n°2)

Rente d'oligopole

Pourquoi une telle réforme? Pour le profit, pardi! En effet, les clubs membres de l'ECA assurent qu'avec cette réforme de la Ligue des champions, les droits télé monteront en flèche en raison de davantage de matchs diffusables (96 contre 14 de nos jours) et que leur répartition serait bénéfique pour les participants. Ce n'est ni plus, ni moins qu'un renforcement de la rente d'oligopole des participants à la Ligue des champions, qui cumulent avec les droits télés de leurs championnats respectifs. Et ce, dans une zone géographique où ça ne cesse, dans les discours des politiciens et économistes libéraux (défenseurs de l'ordre social capitaliste), de clamer que l'activité économique - le foot en est une, comme d'autres, avec ses spécificités -, "c'est la concurrence libre et non faussée".

Or, depuis l'établissement de l'arrêt Bosman au sujet du marché des transferts, en 1996, on observe la constitution d'un oligopole concentrant un peu plus d'une dizaine de clubs européens, tels le Real Madrid, le FC Barcelone, le Bayern Munich, le Borussia Dortmund, Manchester United, Liverpool, le Milan AC, l'Inter Milan, etc. répartis dans quatre championnats nationaux (Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie). Et les réformes successives de la Ligue des champions, notamment celle de 2016, n'ont eu de cesse de renforcer ces quatre championnats, dont les quatre premiers sont directement qualifiés. Soit 16 équipes sur 32.

Ce qui fait que voir des clubs non-issus de ces quatre pays aller loin en Ligue des champions, voire la gagner, sont rarissimes, tels les portugais du FC Porto, vainqueur de la Ligue des champions 2004 ou les néerlandais de l'Ajax Amsterdam, tombé en demi-finales en cette année 2019.

Contre-réforme plus égalitaire

Bien sûr, dans ce cas de figure, les clubs français sont les dindons de la farce. Et le Paris Saint-Germain, dont la domination sur la Ligue 1 n'a d'égale que ses humiliations à répétition en Ligue des champions, est favorable à cette réforme initiée par l'ECA, dont le club parisien est membre. Mais des propositions alternatives se préparent. La Fédération française de football, à travers son président Noël Le Graët, a lancé une contre-réforme, créant six groupes de six équipes, comprenant les quarts-finalistes de la Ligue des champions précédente, les demi-finalistes de la Ligue Europa, 18 équipes qualifiées via leurs championnats respectifs et les six dernières places via des barrages. Le tout pour un rajout de quatre matchs supplémentaires, histoire de ne pas empiéter sur les championnats domestiques.

Cette contre-réforme sert juste à faire que la France ait trois qualifiés directement (contre 2 places automatiques et 1 via un tour préliminaire) et que les quatre gros championnat gardent leurs quatre places qualificatives. C'est juste se donner bonne conscience mais au fond, ça n'augmentera pas la probabilité d'un club français à pouvoir gagner la Ligue des champions, que seul l'Olympique de Marseille ait pu soulever, en 1993. Pourquoi? Tout simplement en raison de cette concentration évoquée ci-haut autour de quelques clubs issus de quatre championnats.

Au fond, une véritable contre-réforme de la Ligue des champions irait davantage dans le sens d'un retour aux sources de cette compétition, inventées par les journalistes de l'Équipe d'ailleurs; c'est-à-dire une prépondérance des champions nationaux. Une véritable contre-réforme de la Ligue des champions serait comme suit:

  1. Les huit premiers championnats nationaux au classement de l'UEFA - à l'heure actuelle et dans l'ordre de classement: Espagne, Angleterre, Italie, Allemagne, France, Russie, Portugal, Belgique - auraient leurs deux premiers directement qualifiés et le troisième obligé de passer un tour préliminaire pour tenter de se qualifier.
  2. Du 9e au 16e championnat de l'indice UEFA - actuellement: Ukraine, Turquie, Pays-Bas, Autriche, République Tchèque, Grèce, Croatie, Danemark - auraient leur champion directement qualifié et le deuxième en position de passer un tour préliminaire.

Ce qui fait que la moitié des 32 places en phase de poules de la Ligue champions seraient occupées par des vainqueurs de leur championnat respectif, un élargissement de la concurrence qui rendrait la compétition européenne plus... égalitaire. Le problème qui peut se poser est que les grands clubs seraient ainsi lourdement pénalisés en cas d'absence de participation à la Ligue des champions, à moins que l'écart entre la Ligue des champions et la Ligue Europa en matière de droits télé se réduise. Sinon, ça devra vendre pour rester dans les clous du fair-play financier, qui devra être renforcé dans ses missions, tant son application depuis quelques années laisse à désirer.

En revenant sur la réforme proposé par le lobby des grands clubs, est-ce que les supporters y donnent leur approbation? C'est loin d'être évident. Par exemple, au Bayern Munich, un des clubs à l'initiative de cette proposition de réforme controversée, de nombreux supporters interrogés désapprouvent complètement l'idée d'une Ligue fermée (cf lien n°3). Il faut voir si les supporters des autres grands clubs réagissent de la même manière et si c'est le cas, ça prouvera que les directions des clubs, qui suivent une logique capitaliste, faussement concurrentielle, sont déconnectés de leur base que sont les supporters.

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