17 octobre 1961: histoire d'un crime d'État noyé

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/DS

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60 ans après la répression d'une manifestation d'Algériens, la reconnaissance par la France de ce crime d'État peine à être avouée, illustrant une hypocrisie bien hexagonale, ainsi qu'une incapacité à récriminer une police structurellement raciste.

"Ici, on noie les Algériens". Ce slogan, au départ un graffiti devant les quais de Seine, a fini par résumer l'histoire du 17 octobre 1961, où une manifestation pacifique d'Algériens travaillant et vivant en France, soutenant l'indépendance de leur terre natale et s'opposant au couvre-feu qui leur est imposé en France, ayant rassemblé entre 20.000 et 50.000 personnes dans Paris, depuis l'Ouest ou le Sud de la banlieue parisienne principalement, a été violemment réprimée par la police, sous les ordres du préfet de Police Maurice Papon, avec plus d'une centaine de morts, voire 200 selon les plus hautes estimations, dont plusieurs dizaines noyées dans la Seine, et environ 12.000 interpellations (cf lien n°1).

Une guerre niée

Cette manifestation s'inscrit dans le cadre de la guerre d'Algérie, qui a commencé avec la "Toussaint rouge" du 1er novembre 1954, où le Front de libération nationale (FLN) lança des frappes sur l'ensemble de l'Algérie. Au moment de la manifestation du 17 octobre 1961, la guerre d'Algérie, appelée en France les "événements d'Algérie", prouvant combien cette guerre coloniale était niée institutionnellement, allait dans sa huitième année. Si au niveau militaire, l'armée française sut mettre à mal l'Armée de libération nationale, branche militaire du FLN, n'hésitant pas du reste à appliquer la torture et ainsi effacer l'humiliation de la guerre d'Indochine, perdue avec la défaite de Diên Biên Phu en mai 1954, au niveau politique, la situation était tout autre.

Si cette guerre permit à Charles de Gaulle de revenir au pouvoir, profitant d'un coup d'État à Alger en mai 1958, et de faire son propre coup d'État en octobre 1958 avec l'élaboration de la Ve République, dans laquelle nous vivons encore, il était vite dépassé par la tournure des événements. S'il a été appuyé par les partisans de l'Algérie française, leur lançant un célèbre "Je vous ai compris" lors d'un déplacement à Alger, il dut reconnaître la solution de l'indépendance de l'Algérie, via des référendums d'autodétermination, en raison de la pression internationale, tant de la part des États-Unis que de l'Union des républiques socialistes soviétiques, sans oublier la vague de décolonisation de 1960 en Afrique, y compris l'Afrique francophone, avec le Sénégal, le Mali, le Togo, le Niger, la Côte d'Ivoire, le Congo-Brazzaville, la Haute-Volta (ancien nom du Burkina Faso), etc. Néanmoins, le pouvoir gaulliste continua de faire vivre un enfer auprès des Algériens, de part et d'autre de la Méditerranée, en laissant faire la police dans sa logique répressive, teintée de racisme institutionnel profond. D'où la présence de Papon à la préfecture de Police de Paris, rappelé après avoir officié en Algérie de 1956 à 1958 et dont le rôle dans l'envoi des juifs de Gironde vers les camps de la mort sous le régime de Vichy a été occulté par ses relations avec la résistance gaulliste.

Une occultation générale

Au lendemain de la manifestation réprimée, quelques échos eurent lieu dans la presse, mais pas massifs non plus, en raison d'une censure inavouable envers toute publication évoquant cette manif, et plus généralement la guerre d'Algérie. Cette occultation fut générale au niveau politique. La droite paternaliste, au pouvoir avec de Gaulle, n'allait pas critiquer ce massacre d'Algériens par une police-milice à ses ordres, donc couverte par le pouvoir, qui a gardé bien des principes de Vichy, agrémentés de méthodes importées des colonies au fur et à mesure. Mais la gauche fraternaliste n'a pas été en reste, d'autant plus qu'elle a privilégié la médiatisation de la manifestation menée par le Parti communiste français, donc par des prolos blancs hexagonaux, où huit personnes ont été tuées par la police au niveau du métro Charonne, le 8 février 1962, moins de quatre mois après la manif des Algériens travaillant et vivant en France.

Maintenant, depuis plusieurs années, la question de la reconnaissance de la part de l'État dans ce crime qu'il a organisé, à travers sa police, se pose. Le 16 octobre 2021, au bord du pont de Bezons, où plusieurs manifestants furent noyés par la police il y a 60 ans, Emmanuel Macron a reconnu les "crimes inexcusables" du 17 octobre 1961 commis par Papon. Et c'est un demi-pas de fait car il réduit juste le crime à la personne de Papon, pour ne pas parler véritablement d'un crime d'État colonial, pour éviter de (trop) énerver une droite qui tient au déni de l'histoire (cf liens n°2, n°3).

En tout cas, l'histoire de ce crime d'État en dit long sur l'impunité policière quand il s'agit de violences policières à caractère raciste. Après tout, Papon a été condamné par rapport à son rôle sous Vichy, mais jamais au sujet du 17 octobre 1961, tout comme le gouvernement de l'époque. Et la police française continue encore de pouvoir se permettre de davantage contrôler, d'emprisonner, voire même tuer des Français qui à travers leur faciès, indiquent des racines extra-européennes. N'en déplaise au ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin.

Toujours est-il que la guerre d'Algérie est un "passé qui ne passe pas" en France.

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