Avec une nouvelle montée du taux directeur, la banque centrale européenne persiste dans sa politique contre l'inflation. Et ce, au risque de mener à terme à une spirale déflationniste, source de récession de l'activité économique.
Serrer la vis contre l'inflation. Tel est le credo que les banquiers centraux, économistes et politiciens défendent depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, qui a accéléré une spirale inflationniste observée depuis la reprise de l'activité économique consécutive aux confinements appliqués face à la crise du Coronavirus en 2020. Au niveau de l'Union européenne, la Banque centrale européenne (BCE) a décidé, ce jeudi 14 septembre, de relever son taux directeur pour la 10ème fois d'affilée depuis plus d'un an. Ce qui fait que ce taux directeur, indiquant la facilité d'obtention de liquidités pour les banques commerciales de la part de la banque centrale, afin de financer l'économie de manière générale (investissement des entreprises, consommation des ménages), est désormais de 4%. Du jamais vu depuis la fondation de la BCE, en 1999 (cf lien n°1).
Boucle prix-profits
Avec un taux d'inflation qui va rester au-dessus de 5% pour 2023, l'institution bancaire estime que ce relèvement du taux directeur permettra de revenir sur l'objectif d'un taux d'inflation de 2% à l'horizon 2025. Cependant, on peut se demander si cette recherche de ralentir l'inflation est appuyée sur un diagnostic économique pertinent. Les banquiers centraux et la grand majorité des économistes qui gravitent autour s'inscrivent dans un cadre de pensée qualifié de néolibéral, dans le sens où la puissance publique, y compris sous l'angle de la banque centrale, se doit d'être mesurée dans son interventionnisme économique, voire même d'éviter d'intervenir pour que les mécanismes de marché s'autorégulent. D'où l'idée, chez eux, que le phénomène d'inflation serait principalement dû à des hausses de salaires excessives, formant une boucle prix-salaires, à l'instar de ce qui s'est passé dans les années 1970-1980, suite aux multiples chocs pétroliers de l'époque.
Néanmoins, cela ne correspond pas à la situation présente. Des économistes du Fonds monétaire international soulignent, dans le cas des pays européens, que l'augmentation spectaculaire des profits des firmes durant l'année 2022 et au début de cette année est la première cause de la spirale inflationniste (cf lien n°2). Et ce, d'autant plus que dans certains pays comme la France, les salaires ne sont pas indexés sur l'inflation. Et d'ailleurs, le gouvernement ne compte pas remettre en place ce mécanisme et préfère compenser par une indexation du barème de l'impôt sur le revenu sur l'inflation (cf lien n°3), réduisant ainsi l'assiette fiscale pour l'État et donc réduisant les recettes, au lieu de les augmenter via l'indexation des salaires sur l'inflation.
Faux problème?
Depuis plus d'un an, il est devenu coutumier dans la presse, sur les réseaux sociaux, de considérer l'inflation comme une source de paupérisation de la population, un "impôt pour les pauvres, une prime pour les riches" selon l'ancien président François Mitterrand (cf lien n°4). Mais cela ne fut pas toujours le cas. Au contraire, l'inflation avait tendance à être un phénomène économique permettant "l'euthanasie des rentiers" selon la formule de l'économiste britannique John Maynard Keynes. Mais avec la contre-révolution néolibérale des années 1980, l'inflation a vu sa finalité diamétralement renversée pour que ce soient les plus riches qui en soient les bénéficiaires, et non plus les plus pauvres (cf lien n°5). D'ailleurs, la désindexation des salaires sur l'inflation fut opérée sous Mitterrand, il y a 40 ans, lors du tournant de la rigueur.
Mais faut-il cependant souhaiter qu'il ait de la déflation? Sûrement pas car s'il est assez aisé, pour une banque centrale, de sortir d'une spirale inflationniste, il est en revanche plus compliqué de sortir d'une spirale déflationniste. Le Japon donne l'exemple depuis les années 1990, peinant à avoir un taux d'inflation supérieur à 1%, en dépit de baisses du taux directeur de la Banque du Japon et des politiques d'assouplissement quantitatif. Jusqu'à la crise Covid puis la guerre russo-ukrainienne, la BCE connaissait une évolution similaire, consécutive à la crise financière de 2008-2009. Et ce qu'est en train de connaitre la Chine ces derniers mois, en raison d'un secteur immobilier en quasi-faillite et une spirale déflationniste que cherche à stopper la Banque populaire de Chine.
Enfin, est-ce que l'inflation a provoqué de grands bouleversements politiques dans l'histoire contemporaine? La question peut être posée. Notamment quand on pense à l'hyper-inflation en Allemagne, il y a 100 ans, où le parti nazi pensait pouvoir profiter des difficultés générées par l'hyper-inflation et des indemnités de guerre à verser aux Alliés pour prendre le pouvoir. Finalement, ce ne fut pas le cas. Par contre, l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933 fait suite à la spirale déflationniste consécutive à la crise de 1929 et au mécanisme (entre autres) de la déflation par la dette, analysé par l'économiste étasunien Irving Fisher, se rattrapant de ses analyses antérieures contredites par cette crise-là.
Conclusion: un politicien comme Fabien Roussel, s'il était réfléchi - et non pas un communiste de droite -, il n'appellerait pas les exploité(e)s à envahir "si nécessaire" les préfectures, mais à avoir dans le collimateur la BCE, comme le souligne l'ex-trader Anice Lajnef sur Twitter (pardon, X).
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Europe's Inflation Outlook Depends on How Corporate Profits Absorb Wage Gains
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