Un général vendémiaire en chasse un autre

Publié le par JoSeseSeko

Un général vendémiaire en chasse un autre
Un général vendémiaire en chasse un autre

Le 13 vendémiaire, où le général Napoléon Bonaparte s'est tellement illustré dans la défense de la Convention face aux royalistes, a bien failli voir un autre héros pour la République, mais une histoire d'essieu en a décidé autrement.

On parle souvent du 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795) et de l'action décisive des troupes républicaines, sous les ordres de Paul Barras, un des artisans du 9 thermidor an II, pour sauver la République menacée à Paris même. Et Bonaparte s'est distingué pour cette occasion. Mais cette crise aurait bien pu ne pas lui en profiter car d'autres généraux étaient mobilisés, comme le général Thomas-Alexandre Dumas.

Une Convention thermidorienne en danger

Les thermidoriens, ceux qui ont fait exécuter Maximilien Robespierre et les autres meneurs jacobins, dont Louis-Antoine de Saint-Just, en juillet 1794, entendaient rester au pouvoir tout en voulant empêcher tout retour des jacobins nostalgiques. D'ailleurs, ils firent tout dans un premier temps pour exciter les derniers groupes de montagnards avec le retour des girondins qui provoquèrent une rébellion durant l'été 1793, la fermeture du club des jacobins en novembre 1794, les abrogations de multiples lois en faveur de la classe défavorisée (suppression du Maximum) et une mise en place du libéralisme face au dirigisme d'État symbolique de la Terreur. Le résultat, c'est une hyper-inflation sur les denrées alimentaires et une mise à l'écart d'anciens membres du Comité de salut public - Bertrand Barère, Jean-Marie Collot d'Herbois, Jacques-Nicolas Billaud-Varenne - ou de représentants en mission, comme les exécutions de Carrier ou de l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire Antoine Fouquier-Tinville. Mais à force, ça poussa à des émeutes populaires et républicaines en avril-mai 1795, réprimées par l'armée, désormais au service des thermidoriens.

En éliminant le danger de l'extrême-gauche républicaine, les thermidoriens réveillèrent celui de l'extrême-droite monarchiste. D'autant plus qu'ils établirent un décret comme quoi la future assemblée qui prendra la place de la Convention devra être composée aux deux tiers d'anciens conventionnels, soit 500 sur 750. Du coup, les royalistes reprirent du poil de la bête à l'Ouest, en tentant un débarquement à Quiberon, stoppé net par le général Lazare Hoche. Mais les royalistes installés à Paris depuis la chute de Robespierre ne démordirent pas et plusieurs sections de la capitale se soulevèrent au début du mois de vendémiaire an IV (septembre-octobre 1795), afin de marcher vers les Tuileries, siège de la Convention. 25.000 contre-révolutionnaires prêts à renverser la République.

Bonaparte vs Dumas

Les troupes de Paris, sous le commandement de Barras, devaient faire en sorte que les insurgés soient liquidés. Mais il manquait des officiers pour seconder l'ancien représentant en mission à Toulon. Parmi ceux qui répondirent à l'appel, figura le général de brigade Napoleone Buonaparte (pardon, Napoléon Bonaparte). Celui qui deviendra plus tard empereur, avec le résultat catastrophique que l'on sait, était alors un jeune général, poste obtenu par Barras et Augustin Robespierre après sa contribution au siège de Toulon en 1793. Mais il était sans situation depuis Thermidor, en raison de ses anciennes relations avec les jacobins. Pire, il était depuis le 29 fructidor an III (15 sptembre 1795) rayé de la liste des cadres de l'armée. Il cherchait à entrer dans les salons parisiens où des thermidoriens de premier plan s'y trouvaient, afin de le tirer de cette mauvaise passe. Et Barras, se rappelant de lui à Toulon, en fit son second pour les opérations militaires du 13 vendémiaire. Et par son initiative, les canons disposés à la plaine des Sablons furent posés tout autour des Tuileries afin d'envoyer la mitraille sur les royalistes, notamment du côté de l'église Saint-Roch, rue Saint-Honoré.

Il eut de la chance, ce Bonaparte, car il n'était pas le seul à répondre à l'appel et à la récompense d'être général en chef de l'armée de l'Intérieur en cas de victoire. Parmi les autres généraux figura le général de division Thomas-Alexandre Dumas, comme le rappelle l'historien Claude Ribbe dans la biographie Le Diable noir, consacrée à celui qui est le père de l'écrivain Alexandre Dumas. Dumas, fils de noble et d'esclave, premier général de couleur de la République, avait une ancienneté supérieure à celle de Bonaparte. Déjà parce qu'il était général divisionnaire, mais surtout, c'est qu'il avait déjà commandé des armées, à savoir l'armée des Alpes en début d'année 1794, puis l'armée de l'Ouest sur la fin de l'été 1794. Cette dernière expérience fut un calvaire car il critiqua la politique répressive qui lui était imposée par la Convention envers la Vendée, considérant que ça ne pouvait pas faire adhérer les vendéens, qui s'étaient soulevés l'année précédente, à la République. Mais cette critique poussa la Convention à le mettre en congé. Dumas en profita pour retrouver son épouse à Villers-Côtterets (Aisne), jusqu'à cet appel d'octobre 1795, car certains conventionnels savaient la probité de Dumas, surnommé le "Monsieur de l'Humanité", et son attachement sincère à la République. Homme de devoir, il partit en berline vers Paris mais un essieu sauta du côté de Gonesse (Val-d'Oise) et le général Dumas patienta pour la réparation, ne se rendant pas compte du danger extrême à Paris. Une fois arrivé à la capitale, il prit part aux dernières opérations contre les royalistes, mais se retrouva de facto subordonné de Bonaparte, qu'il connaissait déjà en s'étant opposé à ses plans au sujet du Piémont en 1794.

Le "général Vendémiaire"

Au final, ce fut une victoire pour la Convention, assurant ainsi la République. Les héros du moment, Barras et Bonaparte, furent récompensés. Le premier devint l'un des cinq membres du Directoire lorsque celui-ci fut instauré à la place de la Convention le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795); le second, promu général de division peu après l'insurrection royaliste et surnommé par les parisiens le "général Vendémiaire", devint général en chef de l'armée de l'Intérieur le même jour que la fondation du Directoire. Le général Dumas ne fut pas oublié car étant venu prêter main-forte, il put par la suite trouver différentes affections à la frontière, en tant que général divisionnaire.

Mais il est clair que Dumas aurait pu être ce "général Vendémiaire"-là, ce qui aurait été hautement symbolique de l'égalité des chances pour les afro-descendants, pour les descendants d'esclaves, au sein d'une République française qui ne sait plus comment élever socialement des racisés sans avoir une levée de boucliers des non-racisés (blancs), qui entendent garder une assise politique, économique, sociale ou militaire, quitte à démontrer combien le concept de racisme institutionnel, cher à Stokely Carmichael, reste vivace de nos jours.

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