Quelle stratégie pour la France Insoumise?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Jeanne Menjoulet

Photo: Jeanne Menjoulet

Si le mouvement reste organisé comme tel, tenant à se coordonner autour du programme politique défendu durant les élections présidentielles et législatives, il n'en demeure pas sujet à des critiques vu l'hétérogénéité de ses membres, donc des pensées sur certains sujets, de même que sa stratégie dite de populisme de gauche ou encore la question des relations avec d'autres forces politiques de gauche.

Pendant des mois, dans les mass media, il était question d'affirmer que Jean-Luc Mélenchon, quand il était candidat à l'élection présidentielle pour la France insoumise, était quelqu'un d'isolé. Une vaste blague, vu le score qu'il fit au premier tour de la présidentielle (19,58% des voix exprimées) et qu'aux législatives, il put se faire élire député, comme 16 autres membres du mouvement, tels François Ruffin, Danièle Obono, Éric Coquerel, Alexis Corbière, Clémentine Autain, Adrien Quatennens ou encore Ugo Bernalicis. En tout cas, ça donne une relative légitimité pour la FI, en tant que force d'opposition de gauche, attirant ainsi davantage la presse que ses alliés mais rivaux du Front de gauche (FG), et tout particulièrement le Parti communiste. Il faut dire que la FI s'est basée sur l'échec (relatif) du FG à forger une puissante coalition de gauche radicale, avec un positionnement clairement intransigeant à l'égard du Parti socialiste (PS) lors du quinquennat de François Hollande.

Une hétérogénéité problématique?

L'un des points originaux de ce mouvement est l'hétérogénéité de ses meneurs, dont une partie est à l'Assemblée nationale. En effet, il existe des nuances entre un Mélenchon, inscrit dans une tradition jacobine, universaliste, laïque voire laïciste, et une Obono, qui a gardé une tradition marxiste, agrémentée des luttes antiracistes, décoloniales, anti-impérialistes, panafricaines. Cela n'empêche pas un travail collectif d'ensemble, symbolisé par les interventions à l'Assemblée de chacun des membres du groupe parlementaire la France insoumise et par le programme l'Avenir en commun, défendu depuis la période électorale.

Mais cette hétérogénéité pose, par moments, problème. Par exemple, Obono fait partie des cibles de choix en raison de sa ligne antiraciste, dans le sens où il y aurait un racisme institutionnel, comme en juin 2017 sur RMC, ou en novembre 2017, déclarant qu'Houria Bouteldja - porte-parole du Parti des indigènes de la république et personnalité suscitant la controverse - est une "camarade" dans le cadre des luttes antiracistes ou que les stages non-mixtes proposés par le syndicat SUD éducation 93 sont à défendre. De quoi se fâcher avec une partie laïciste, voire fraternaliste, comme l'entendait Aimé Césaire, de la FI. D'ailleurs, cette soumission à une logique fraternaliste semble se retrouver chez Ruffin, tant il montre des réticences à se positionner sur l'affaire Adama Traoré, après avoir été interpellé par le collectif Justice pour Adama en septembre 2017. Sans compter des tweets de Djordje Kuzmanovic, porte-parole de la FI sur les questions de défense et de politique internationale, sur les migrants ou sur la police, avec une tonalité assez proche de ce qui peut se trouver à droite.

De quoi formuler des critiques acerbes dans les autres partis ou organisations de gauche envers la FI.

Le piège du populisme "de gauche"

Si j'évoquais tantôt la tradition jacobine de Mélenchon, le député des Bouches-du-Rhône a quand même fait une évolution dans sa pensée intellectuelle et dans sa stratégie politique en prônant le populisme de gauche. Késaco? Ce n'est pas sorti de sa poche, mais c'est en inspiration des travaux de la philosophe belge Chantal Mouffe et de son compagnon, le philosophe argentin Ernesto Laclau, qui remettent en question la centralité de la lutte des classes au sein de la gauche, ainsi que le vocabulaire qui en découle (bourgeoisie, prolétariat, exploitation, etc.). Ce qui inspire depuis quelques années le parti Podemos en Espagne, qui souligne une opposition entre le peuple, qui serait une entité à construire, et les élites. Et comme le souligne un ami blogueur, que je recommande fortement, chers lecteurs (cf lien), c'est que le populisme de gauche présuppose que les 99% - un slogan hérité des mouvements Occupy Wall Street et Los Indignados del 15-M - peuvent se retrouver et former un bloc homogène face au 1% représentant la "caste". Or, ranger dans ces 99% un médecin et un ouvrier pose problème car leur place dans la structure sociale fait que leurs intérêts divergent de manière générale.

Si le populisme "de gauche" est plutôt de nature à évacuer les substances de gauche, vu que Mélenchon revendique de moins en moins ce terme dans ses discours car disqualifié par le mandat de Hollande selon lui, il n'en serait pas moins intéressant de fournir d'autres éléments qui alimentent la lutte des classes. Et l'une des clés est l'articulation de la lutte des classes avec les luttes écologiques, féministes et antiracistes. Sur ce dernier cas, des penseurs comme C.L.R James tenaient à cette articulation en leur temps, et il ne serait pas une mauvaise idée de suivre une logique d'intersectionnalité, dans une perspective écosocialiste, sapant ainsi le mode de production capitaliste qui laisse des traces sur l'état de santé de la planète, dans une perspective internationaliste car le capitalisme est mondial, puis dans une perspective anti-impérialiste vu que les pays les plus développés gardent une assise sur les pays en développement, souvent par une politique néocoloniale comme celle de la Françafrique par exemple. Et la FI a apporté des premières ébauches à travers l'économie de la mer, le rejet du Franc CFA par exemple.

Alliances à prévoir?

Si la FI n'est pas un parti politique, ce qui est entériné par la convention tenue fin novembre à Clermont-Ferrand, elle n'en demeure pas moins une force politique qui tient à avoir des élus. Maintenant que le cycle électoral de 2017 est passé, les prochaines grandes élections attendues, en-dehors d'éventuelles législatives partielles, sont les élections européennes en 2019. Dans cette perspective, des discussions ont été entamées entre la FI et d'autres forces de gauche, notamment avec le mouvement Génération.s, lancé par Benoit Hamon, candidat malheureux du PS à la présidentielle, quittant le parti fin juin 2017. De quoi fâcher certains Insoumis qui jugent que de se rapprocher de Hamon est une erreur, compte tenu de l'impossibilité des deux candidats à se mettre d'accord en début d'année 2017 pour une candidature commune, et qu'il y a des divergences entre eux, notamment au sujet de l'Union européenne. Mais comme Mélenchon, et plusieurs de ses proches ont été durant des années membres du PS et qu'un de leurs anciens camarades socialistes a quitté ce parti, ce dernier serait en odeur de sainteté.

Néanmoins, cela affiche une certaine contradiction. Autant Mélenchon et d'autres insoumis se montrent virulents à l'égard de l'attitude du PC envers le PS, quand ils étaient alliés au sein du FG, autant ils montrent une certaine mansuétude pour trouver un accord avec un ancien candidat socialiste à la présidentielle. Ce genre d'attitude n'est pas sans rappeler celle de Jean-Pierre Chevènement. Membre fondateur du PS version congrès d'Épinay de 1971, meneur de l'aile gauche du parti pendant plusieurs années, Chevènement quitta le PS dans les années 1990, fondant le Mouvement des citoyens, devenu le Mouvement républicain et citoyen (MRC), suite à la guerre du Golfe et en opposition avec le traité de Maastricht. S'il se montrait, par moments, virulent envers le PS, Chevènement négocia aussi des sièges de député ou de sénateur avec les socialistes pour que le MRC puisse exister politiquement, dans ces institutions. Après, l'ancien ministre a suivi une certaine droitisation dans sa pensée, qui l'éloigna pour de bon de son propre parti en 2015, après un vote au sein du parti qui affirme son ancrage à gauche. Peut-être que la FI ferait bien d'en tirer des leçons, pour éviter de connaitre une trajectoire similaire, tout en se montrant capable d'être une force alternative, comme elle tient à le faire savoir.

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Francis 24/12/2017 09:29

Pourquoi ne pas simplement admettre que la FI est une coopérative de citoyens divers qui s' unissent autour d'un programme progressiste pour lutter contre les injustices, pour l'extension de la démocratie, pour la défense de l'écosystème, pour un autre partage de la richesse produite au bénéfice du plus grand nombre ? Si on admet cela on comprend que chacun comptant pour un, les nuances sont du domaine du possible, plus même du souhaitable. Quand aux alliances, elles sont simplement conditionnées par un partage des objectifs et des mayens d'y parvenir. La FI veut des élus pour pouvoir améliorer la vie des gens et non pour alimenter une structure politique. Plutôt pas d'élus que des élus éloignés de cet objectif.