Les masses non-blanches ont voix au chapitre

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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La participation de collectifs de Français issus de l'immigration extra-européenne dans le cortège de tête de la "marée populaire", samedi après-midi, illustre une volonté pour ces descendants de colonisés de se faire entendre dans l'espace public et que la majorité blanche les écoute, au lieu de les dénigrer au sujet de leur tenue vestimentaire, et de leurs liens réels ou supposés avec une version intégriste de la religion.

Si le temps était lourd, samedi 26 mai, il se voulait annonciateur de la "marée populaire", appelée par plusieurs organisations, syndicats et forces politiques de gauche. Si plusieurs dizaines de milliers de personnes ont battu le pavé en France, entre 93.000 (ministère de l'Intérieur) et 280.000 (organisateurs), c'était pour une dénonciation générale de la politique menée par Emmanuel Macron, dont il faut toujours rappeler que sa victoire lors de l'élection présidentielle est une victoire à la Pyrrhus. Dans le cortège parisien, il fallait compter entre 21.000 (police) et 80.000 (organisateurs), avec une présence remarquée des banlieues dans le cortège de tête (cf lien n°1).

Autonomie des quartiers

Cette présence des quartiers dans le cortège de tête a été notamment assurée par le comité Adama, fondé en mémoire d'Adama Traoré, mort après une interpellation par la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise (Val-d'Oise), le 19 juillet 2016, jour de son anniversaire qui plus est. Et comme elle avait été annoncée dans différents journaux, notamment le journal Le Monde (cf lien n°2), photos et caméras se sont pointées en masse pour immortaliser ce moment. Ce qui laisserait imaginer que l'incantation à la "convergence des luttes" aurait bien une réalité substantielle. Ce serait aller un peu vite en besogne car si les banlieusards se montrent en phase avec le mouvement social, les forces politiques se réclamant du socialisme, du communisme, de l'anarchisme, ne sont pas forcément raccord avec les banlieusards. Et pourtant, comme le rappelle le sociologue Saïd Bouamama dans un entretien accordé à la revue Ballast (cf lien n°3): "Des Noirs, des Arabes et des musulmans sont à présent partie prenante de la classe ouvrière et des couches populaires de la nation". Mais il ajoute ceci: "Les immigrés se situent dans le bas de cette classe ouvrière : ils occupent la place la plus précaire — il y a donc une spécificité à prendre en compte".

Or, les luttes spécifiques du prolétariat non-blanc sont mises de côté à gauche. Un exemple notoire est justement l'affaire Traoré, où François Ruffin, député de la France insoumise, ne tenait pas à prendre position pour la famille Traoré face aux forces de l'ordre, car pas encore "intimement convaincu" de la ligne de défense de la famille, dans un meeting en septembre 2017. Du coup, comme le soulignent le comité Adama, le collectif afroféministe Mwasi, le collectif Asiatique décolonial et d'autres mouvements issus des quartiers populaires, il ne faut pas attendre que les partis de gauche et les syndicats prennent en compte réellement les luttes pour exister. Ce qui signifie que l'autonomie des quartiers doit être un moyen politique pour aboutir à une alliance stratégique, sur un pied d'égalité, pour combattre le capitalisme, en cette période de bicentenaire de la naissance de Karl Marx.

Le fraternalisme comme obstacle

Si cette alliance entre la gauche et les quartiers se concrétise, elle supposera plusieurs conditions, dont une qui est essentielle, c'est que la gauche fracasse le fraternalisme qui est en son sein. Kézaco? Le fraternalisme est un terme inventé par Aimé Césaire, dans sa "lettre à Maurice Thorez" en 1956, indiquant son départ du Parti communiste français, face à la condescendance de la direction blanche du PCF à l'égard des camarades non-blancs, sans compter le soutien des communistes au gouvernement de Guy Mollet, confiant des pouvoirs spéciaux à l'armée, en pleine guerre d'Algérie. Et Césaire définit le fraternalisme comme suit:

  • "il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès."

Du coup, le fraternalisme de la gauche affiche des similitudes avec le paternalisme de la droite en raison d'une croyance profonde et aliénante "à la supériorité omnilatérale de l'Occident", balayant avec mépris tout relativisme et montrant les crocs face à tout ce qui relève de l'extra-européen. La polémique autour de Maryam Pougetoux en est un récent exemple. Cette étudiante de l'université Paris IV Sorbonne, présidente de la section de l'Unef de cette fac, est intervenue au sujet de l'opposition au projet de loi Orientation et réussite des étudiants, instaurant selon les syndicats étudiants, dont l'Unef, la sélection et le tirage au sort menaçant la réussite des étudiants et des futurs étudiants. Problème, c'est que cette militante syndicale est apparue avec un voile, laissant imaginer qu'elle serait une pratiquante de l'islam. Du coup, un déchainement s'est opéré envers elle sur les réseaux sociaux, l'accusant de faire de la propagande islamiste, d'être proche des milieux salafistes, bref, de mettre en danger la laïcité. Ces détracteurs, notamment les fraternalistes laïcistes de gauche, en profitent pour accuser l'Unef de laxisme sur la laïcité. Ce qui prouve leur imbécilité à plusieurs points de vue: d'abord, ils rendent service au salafisme, courant ultra-minoritaire dans l'islam, qui trouve en ces personnes des alliés objectifs pour maudire l'Occident et ses "valeurs". Ensuite, ils prolongent une tradition anti-syndicale bien ancrée en France depuis la Révolution française, en la tournant cette fois sous l'angle de la critique de la religion musulmane, oubliant au passage qu'il existe un syndicalisme chrétien bien présent avec la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), fondée en 1919, au lendemain de la guerre de 14-18, et que c'est sur la question confessionnelle qu'une scission eût lieu en 1964, donnant naissance à la Confédération française démocratique du travail (CFDT), qui se veut en-dehors du christianisme porté par la CFTC. Bref, en mettant l'accent sur quelque chose de minoritaire, les fraternalistes agissent comme les critiques du football se plaignant de la violence des supporters ultras ou hooligans dans et en-dehors des stades, se contentant de la surface sans chercher à creuser et à se rendre compte que c'est ultra-minoritaire, faussant ainsi leur pseudo-analyse.

En outre, ils affichent leur mépris pigmentaire et social en pleine figure, développant un sentiment d'impunité. La dernière "une" du journal Charlie Hebdo sur Pougetoux en est un exemple. Ce journal, sacralisé depuis l'attentat du 7 janvier 2015 coûtant la vie à 12 personnes, dont les dessinateurs Charb, Cabu, Tignous ou l'économiste Bernard Maris, vire au racisme institutionnel vu les soutiens politiques et intellectuels qu'il développe ces dernières années. Ce qui permet une ironie amère d'anciens lecteurs de ce journal qui s'exprime comme suit: "Charlie Hebdo a été un journal libertaire qui s'attaquait aux beaufs, c'est devenu un journal qui rit avec eux...". Bref, l'esprit Charlie est devenu bien raciste. Et ce racisme-là, ancré dans les têtes, ne risque pas d'être combattu car les Tartuffes sont légion à gauche, avec une formule qui leur ressemble: "Couvrez ce racisme que je ne saurais voir".

En tout cas, comme le clamait Césaire dans sa lettre à Maurice Thorez: "l'heure de nous-mêmes a sonné!"

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