Annonçant sur France inter un déficit public qui serait "entre 5% et 5,5%", le ministre de l'Économie Éric Lombard se prépare à vouloir éviter la censure du gouvernement Bayrou, en espérant convaincre notamment le Parti socialiste, Europe écologie-les Verts et le Parti communiste de ne pas censurer "tout de suite". Quitte à ce que ces derniers soient complices d'un pouvoir aux abois.
"On va écouter, on va intégrer, on va faire une synthèse et on la proposera aux partis. Après ils se détermineront". Voilà la ligne de conduite que compte adopter le ministre de l'Économie et des Finances Éric Lombard durant la semaine, au micro de France inter, ce lundi 6 janvier (cf lien n°1). Tous les partis sont conviés dans la semaine à Bercy, mais la France insoumise a laissé un message de refus, même si le député insoumis Éric Coquerel verra le ministre, en qualité de président de la Commission des Finances de l'Assemblée nationale. L'objectif annoncé est d'éviter une censure du gouvernement de François Bayrou, un mois après celle - historique - du gouvernement de Michel Barnier, actant de fait l'absence (provisoire) de budget pour 2025, poussant le pouvoir exécutif à établir et faire voter une loi spéciale reproduisant le budget 2024, qui fut adopté par le Parlement pour le coup fin 2023.
Draguer et diviser la gauche
Afin d'éviter une nouvelle censure sur le budget 2025, le ministre entend souligner deux choses. La première, c'est de mener un plan d'austérité à 50 milliards d'euros, soit 10 milliards de moins que ce que le gouvernement Barnier avait concocté durant l'automne dernier. Néanmoins, il n'indique pas dans le détail la répartition entre baisse des dépenses et hausse des impôts, même s'il garde l'idée que les plus riches doivent payer une "juste part" de l'impôt, axant son travail sur le débusquage de l'optimisation fiscale, dans l'objectif qu'ils payent un niveau d'impôt qui "soit homogène à ce que payent les autres Français". La deuxième chose, c'est d'établir un déficit public qui soit "entre 5% et 5,5%" du produit intérieur brut (PIB), dans une perspective de croissance à 1,1% du PIB pour 2025.
Tout ceci est dans le but de convaincre le Parti socialiste, Europe écologie-les Verts et le Parti communiste de ne pas censurer le gouvernement à partir du 14 janvier prochain, date du discours de politique générale du Premier ministre François Bayrou (cf lien n°2). Et comme Lombard a été proche du PS, c'est surtout ce parti, véritable talon d'Achille de la coalition Nouveau front populaire, digne du Parti radical lors du Front populaire de 1936 d'ailleurs, que vise le ministre de l'Économie, pour trouver des "convergences" sur la lutte contre l'optimisation fiscale, et même à se montrer évasif sur l'idée de revenir sur le dépeçage des retraites passé à coup de 49.3 au printemps 2023, allongeant à 64 ans l'âge légal de départ à la retraite. Et cela permettra au pouvoir de diviser le NFP avec un PS prêt à ne pas censurer quand la FI n'entend pas céder un iota sur les questions budgétaires.
En tout cas, Lombard semble moins chaud à s'accorder avec le Rassemblement national, estimant que la stratégie des "lignes routes" opérée par le parti d'extrême-droite face au gouvernement Barnier conduit à "un blocage".
Enfermement idéologique
Est-ce que cela signifie un tournant plus à gauche pris par le gouvernement en matière d'économie? Clairement non! Il suffit d'entendre Lombard, qui ne compte pas revoir la flat tax, opérée dès l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée en 2017, supprimant l'Impôt de solidarité sur la fortune pour faire plaisir au capital, au nom de l'attractivité de la France auprès des investisseurs étrangers. Et ce, bien que cela génère pour les finances publiques un manque de recettes de 4,5 milliards d'euros par an depuis l'application de la flat tax à la place de l'ISF. De même, le ministre ressort l'antienne de la dette publique, plus de 3.300 milliards d'euros - environ 112% du PIB -, qu'on laisserait aux futures générations, de manière inter-générationnelle, parce qu'on aggrave le déficit public. Or, les études économiques soulignent qu'il n'y a pas de lien clairement établi entre une aggravation du déficit public et la dette publique, ou plus précisément entre le poids du secteur public dans l'économie et la dette publique.
Puis la dette publique n'a pas de dimension inter-générationnelle, mais surtout une dimension intra-générationnelle et de classes sociales. Car comme des économistes hétérodoxes - keynésiens, post-keynésiens, marxistes - le rappellent, "la dette, c'est de la redistribution à l'envers", vu que ce sont les ménages les plus riches qui détiennent, directement ou indirectement via des fonds d'investissement, la dette publique, considérée comme un actif "sûr". Et par conséquent, réduire la dette publique, c'est s'en prendre aux capitalistes. Cela peut se faire par une socialisation via l'épargne des Français - à l'instar des Japonais, d'ailleurs! -, par une restructuration fiscale favorisant l'impôt sur le revenu en vertu de sa progressivité, ou bien par une politique inflationniste. Et comme Lombard a souligné sur France inter que l'inflation tend vers 1%, on risque davantage d'aller vers une spirale déflationniste, qui renchérit de fait le poids de la dette. Ce qu'un économiste comme Irving Fisher rappelait dans les années 1930, après la crise de 1929.
En clair, Lombard est à sa place. Celle d'un personnage suivant une logique néolibérale, voire libérale, où l'État doit être mis au service du capital. Et que cette pensée, qui est appliquée par les différents gouvernements depuis plus de 40 ans avec pour résultats chômage de masse, dépeçage des services publics, accroissement de la dette publique, est encore plus archaïque de la part de ses promoteurs, en l'occurrence les économistes orthodoxes (libéraux), qui se pensent modernes et accusent leurs contempteurs hétérodoxes d'archaïsme. Bref, avec les économistes libéraux, il faut se dire qu'ils pensent comme suit: "il ne faut jamais prendre les gens pour des cons mais il ne faut pas oublier qu'ils le sont".
/https%3A%2F%2Fwww.radiofrance.fr%2Fs3%2Fcruiser-production-eu3%2F2025%2F01%2F08d06c05-4704-48f9-8300-eab3683c5a20%2F1200x680_sc_lombard.jpg)
"On vise un déficit entre 5 et 5,5%", annonce Éric Lombard, ministre de l'Économie
Le nouveau ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, Eric Lombard, est l'invité du Grand Entretien de ce lundi.
/image%2F0159913%2F20250106%2Fob_0fcb66_46824286954-40323a250e-k.jpg)
/https%3A%2F%2Fwww.liberation.fr%2Fresizer%2FZKVkoXhzYYFbFqLD2_lcM_U3XbY%3D%2F1200x630%2Ffilters%3Aformat%28jpg%29%3Aquality%2870%29%3Afocal%281339x786%3A1349x796%29%2Fcloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com%2Fliberation%2FPDI7YOFVMZFSFPHQXPT7NMLE5I.jpg)