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Une limitation de l'écart salarial difficile à croire

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

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Dans une tribune adressée aux dirigeants des groupes du CAC40, 40 personnalités s'expriment en faveur d'une limitation des écarts salariaux entre les patrons et les salariés. Une initiative qui pourrait poser un débat sur la question du salariat.

Les polémiques sur les salaires perçus par les présidents de sociétés ou les réévaluations à la hausse de ces émoluments suite aux performances de l'entreprise sont légion ces dernières semaines. Après Renault et PSA, c'est autour de Capgemini. Le président de l'entreprise spécialisée dans les services numériques, Paul Hermelin, a obtenu une augmentation de salaire de 18%, passant à 4,8 millions d'euros pour l'année 2015, votée par l'assemblée générale de la firme. Une augmentation surtout liée à l'envolée du titre Capgemini, alors que la rémunération fixe de M. Hermelin a baissé.

Pourquoi limiter?

C'est dans ce contexte qu'une tribune est parue ce jeudi 19 mai dans le journal Libération (cf lien). Ce texte, signé par une quarantaine de personnalités telles les politiciens Anne Hidalgo, Claude Bartolone, Benoît Hamon, Daniel Cohn-Bendit ou Cécile Duflot; les syndicalistes Philippe Martinez (CGT), Laurent Berger, Luc Bérille (UNSA), Carole Couvert (CFE-CGC) ou William Martinet (UNEF); les économistes Jean-Paul Fitoussi, Thomas Piketty ou Henri Sterdinyak; le chef d'entreprise Jean-François Rial, etc, pointe l'écart qui s'est accru entre le salaire moyen et celui des PDG, le reliant aux inquiétudes soulevées par des institutions telles le Fonds monétaire international ou l'Organisation de coopération et de développement économiques sur les conséquences que ça porte sur les perspectives de croissance et le "sentiment de chacun pour soi délétère" que véhiculerait la classe dominante française, se traduisant par une défiance accrue de la population. D'autant plus que les évolutions de salaire des dirigeants d'entreprise sont souvent revues à la hausse alors que leurs salariés sont davantage sujet à des gels de salaire sur plusieurs années.

À la vue de ce genre de propos et de la proposition à limiter l'écart à 100 Smic, des penseurs libéraux, qui tiennent le haut du pavé depuis longtemps tout en changeant de visages, sont entrain de faire une levée de boucliers pour que le gouvernement ne soutienne pas cette initiative, digne d'un nouveau Maximum, semblable à celui sur le prix des denrées durant la Révolution française, et qui ferait fuir les cerveaux capables de diriger des grandes entreprises. Alors pourquoi limiter? Les raisons peuvent se trouver. D'abord, c'est pour consolider une certaine cohésion sociale qui s'effrite ces derniers temps, et les manifs contre le projet de loi travail l'attestent. Ensuite, si ça provoque des départs, cela donne des places libres pour de futurs dirigeants, plus jeunes et davantage portés sur la stabilité de l'emploi local que sur leur propre rémunération, mise en relation avec le poids des actionnaires, même si dans des firmes comme Renault, leurs avis sont consultatifs. Par ailleurs, cette limite à 100 Smic, concernant les grands patrons - car il ne s'agit que d'eux et des grandes firmes dans cette tribune, soit 2% des entreprises existantes en France -, reste suffisamment marginale pour pousser à de l'exil massif puisque dans les PME-TPE, les écarts salariaux sont bien plus modestes, l'effet taille jouant à plein. Enfin, ce genre de dispositif existe dans l'activité économique, notamment dans le sport. Le système de salary-cap, très prisé aux États-Unis avec la NBA par exemple, a fait des émules comme dans le rugby puisque le championnat de France (Top14) adopte depuis quelques années le salary-cap, et ça n'empêche pas d'attirer de grands joueurs tels l'Anglais Jonny Wilkinson ou le Néo-zélandais Dan Carter en France.

Nouveau compromis de classes?

Cependant, une telle proposition poserait des questions sur la fiscalité et inviterait les pouvoirs publics à retravailler l'imposition sur le revenu, les droits de succession, la fiscalité écologique ou encore les cotisations sociales. Mais aujourd'hui, il est clair que le gouvernement de Manuel Valls a botté en touche ce sujet ô combien épineux pour lui, alors que le président François Hollande en fit un thème central pour son élection en 2012. En tout cas, ce genre de prise de parole peut donner naissance à un débat qui a pleinement sa place dans la population française.

Tout de même, ce sujet a commencé à être évoqué sur la place publique, notamment du côté de Nuit Debout. Et précisément sur la limitation de l'écart salarial. Une des commissions de ce mouvement, "Programme et perspective" a lancé en assemblée générale (AG), samedi 14 mai, une proposition de ce genre, mais de manière beaucoup plus contraignante - écart de 1 à 4 Smic -. Une proposition refusée par l'AG dans la mesure où elle restait vague dans ses intentions et que les critères de faisabilité, de solidité face aux critiques pouvant venir des libéraux-conservateurs.

Enfin, ce sujet tombe à un moment où le monde du travail connait une grande mutation dans sa forme, avec ce qui est appelé une "ubérisation de l'économie", où le travail indépendant, l'auto-entreprise, prennent une part croissante mais au prix d'une précarisation des travailleurs, et tout repose sur une vision classique de l'entreprise. Or, le principe de l'autogestion, exprimé sous la forme de coopératives ouvrières par exemple, ouvre une autre réflexion sur la capacité de production en-dehors de toute logique de subordination ou d'aliénation du prolétaire salarié. Aux yeux d'économistes marxistes ou de penseurs anarchistes, une proposition de limiter l'écart salarial pourrait consister à un nouveau compromis de classes, permettant à la classe dominante de réduire les tensions et de calmer les esprits des plus défavorisés, tel que ça put être (grandement) le cas durant les Trente glorieuses. Mais le contexte actuel n'est pas celui d'une croissance forte, d'où une complexité des rapports sociaux de nos jours - essor du travail féminin, place des minorités "pigmentaires" dans l'emploi, massification et allongement des études, érosion syndicale, etc. -.

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