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La pensée mainstream en adaptation pour sa survie

Publié le par JoSeseSeko

La pensée mainstream en adaptation pour sa survie

À l'occasion de la sortie du Manuel d'économie critique, certains des auteurs de ce manuel ont tenu à faire une rencontre avec des lecteurs (potentiels) sur les thématiques développées, à Paris, mardi 27 septembre. Un livre sonnant comme un outil de résistance à la pensée (néo-)libérale dominante.

Le succès était au rendez-vous, mardi soir, dans le deuxième arrondissement de Paris, pour une rencontre-conférence autour du Manuel d'économie critique, un hors-série publié par le mensuel Le Monde Diplomatique, un journal ayant une ligne éditoriale très à gauche, faisant la part belle aux pensées critiques du capitalisme. Un grand succès à tel point que la salle réservée pour l'occasion ne pouvait plus accueillir tout le monde et les personnes étant arrivées à l'heure ou en retard ont du s'en aller, pour motif de sécurité. Mais c'est une preuve que toute pensée alternative n'est pas ignorée par les citoyens et que ces derniers - du moins ceux qui sont venus -, veulent en savoir plus et égayer la curiosité de leurs proches par la suite, en discutant de ce manuel.

Un écho critique...

La publication du livre tombe à un moment où la pertinence de politiques économiques vues comme (néo-)libérales est de plus en plus critiquée. Y compris dans des cercles pourtant acquis à la pensée orthodoxe, comme disent les économistes. Serge Halimi, directeur du Monde Diplo et un des contributeurs au manuel, évoque à la tribune des institutions comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM), l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ou le journal The Economist - une référence pour les libéraux -, qui estiment que "le néo-libéralisme accroit les inégalités" (FMI), qu'il faut "reconsidérer l'agenda néo-libéral" (FMI), que des "chantiers de travaux publics" doivent être lancés (OCDE), que la "colère des peuples est justifiée avec les erreurs des technocrates" (The Economist), que la mondialisation conduit à un "phénomène de rente énorme" (BM), qu'avec l'uberisation de l'économie, la flexibilisation du marché du travail, ça tend vers un "retour au XIXe siècle" (BM), qu'il y a un "doute entre la prospérité mondiale et l'économie financière" (OCDE), etc.

Des propos habituellement tenus par des économistes hétérodoxes, sont désormais utilisés par des membres du mainstream. C'est dire si la crise a tout de même frappé les esprits. L'économiste Cédric Durand, un des coauteurs de l'ouvrage, en a profité pour rappeler que l'Union européenne (UE) a vu seulement en 2016 son niveau de Produit intérieur brut (PIB) revenir à celui de 2007, mais que les pays émergents sont loin d'être épargnés, comme la Chine avec une croissance ralentie, ou le Brésil plongé dans la récession et la crise politique. Or, pour cet universitaire, membre du collectif "les Économistes atterrés", un nouveau scénario de crise est à prévoir dans l'UE en raison du poids des banques centrales, dont la Banque centrale européenne, qui opère des rachats de titres de dette publique sans effet notable sur les prévisions de croissance et menace les placements des fonds de pensions et des compagnies d'assurance, en raison de taux d'intérêts très faibles, voire négatifs, à l'heure actuelle.

Une crise "trop tardive"

Pourtant, malgré que la crise ait remis en question les certitudes idéologiques du libéralisme, et mis en évidence plusieurs contradictions du capitalisme, pourquoi le mainstream reste-t-il en place? D'après la journaliste Laura Raim, "la crise a été trop tardive" par rapport à la position de la pensée dominante dans l'enseignement de l'économie à l'université. En effet, les économistes orthodoxes contrôlent le recrutement des profs de fac depuis les années 1990. Ainsi les hétérodoxes se retrouvent en voie de disparition. Le potentiel critique des nouvelles approches de la recherche économique (empirisme, économie expérimentale) peut être important, comme les travaux de Thomas Piketty sur la fiscalité ou son grand œuvre, Le Capital au XXIe siècle, devenu un succès planétaire en 2014; mais ça peut accentuer la logique individualiste qui est au cœur du libéralisme économique. La journaliste prend l'exemple de l'économie comportementale, où en apparence, les économistes qui y font des recherches ajoutent des "biais cognitifs" (environnement social, convictions religieuses, conformisme, etc.) déterminant une certaine irrationalité, pour arriver à savoir comment corriger les "failles" des individus pour qu'ils soient rationnels (homo œconomicus). Bref, pas question dans ce domaine de s'interroger sur les structures! Une deuxième raison à ce maintien de la pensée orthodoxe est que selon l'éditorialiste du journal Les Échos, Dominique Seux, que cite M. Halimi à la tribune: "Seuls les libéraux disent des choses intelligentes." Enfin, il ne faut pas mettre de côté la "complaisance des médias" à l'égard de cette pensée pourtant datée (XVIIIe siècle). L'avocate Rachel Saada explique lors des manifestations contre la loi travail, ces derniers mois, les médias biaisaient l'information, le débat public, soit en énonçant des données fausses sur des condamnations prud'homales ou des faillites d'entreprises après condamnation aux prud'hommes, soit sur les branches d'entreprise, rappelant que plusieurs d'entre elles ont été créées par des syndicats d'employeurs. Une logique de précarisation des salariés, pour les monter les uns contre les autres, selon l'avocate spécialisée en droit du travail.

Mais cette domination intellectuelle à la fac peut aller se déverser dans les lycées. L'idée de voir des cours sur la culture d'entreprise en sciences économiques et sociales (SES) est marquée par un lobbying puissant. Sylvain Leder, prof de SES et coauteur, parmi d'autres, du manuel, se souvient qu'invité par l'inspection d'académie, il est parti à une "rencontre enseignants/entreprises", avec des patrons de firmes du CAC 40, Peter Hartz - initiateur de lois sur la flexibilité et la précarisation en Allemagne du temps du chancelier Gerhard Schröder -, divers politiciens, etc. Il rapporte à l'auditoire certains propos tenus comme celui de l'eurodéputée Sylvie Goulard, pestant contre le fait qu'une décision de la Commission européenne doit être discutée au Parlement national de chaque État membre de l'UE; ou que l'économiste Agnès Benassy-Quéré estime que "le salaire minimum français est une aberration qu'il faut supprimer".

Une nouvelle phase du capitalisme?

Pour M. Durand, la période actuelle - en place depuis 2009 - est une phase de transition du capitalisme. Est-ce que ça pourrait générer une nouvelle réflexion de la pensée économique, comme l'émergence du keynésianisme - sauveur du capitalisme - après la crise de 1929, comme le souligne Mme Raim? Ce n'est pas certain. Par contre, pour l'économiste, la sphère financière se pose en épée de Damoclès pour l'économie réelle, notamment sur la question du "capital fictif" (actifs financiers) et de sa capacité d'accumulation. De même que la mondialisation marque depuis quelques mois un recul, notamment sur les échanges commerciaux, avec des phénomènes de relocalisation comme l'industrie textile au Royaume-Uni. Puis la constitution de monopoles privés à l'échelle globale et basés sur les connaissances, qui s'en retrouvent privatisées par les multinationales. Un scénario digne du "Big brother" décrit par George Orwell dans 1984.

Mais qui, parmi les économistes, a des idées pour une sortie de ce mode de production? Le nom qui est venu à l'esprit est Bernard Friot. L'économiste et sociologue, de formation marxiste, propose depuis plusieurs années le salaire à vie, de manière à pouvoir libérer le travail de la "propriété lucrative", de le déconnecter de l'emploi, en s'inspirant du principe des cotisations sociales pour la Sécu. L'économiste et philosophe Frédéric Lordon est également partisan d'une sortie du capitalisme, en se concentrant sur les contradictions du système, liées à la finance ou à la monnaie, etc. En vérité, faut-il une solution miracle ou réfléchir sur une série de réponses alternatives existantes (État social, autogestion), dont il faut mettre en question les capacités d'extension? C'est une piste à envisager.

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