Charlie Hebdo-Valeurs Actuelles: même combat?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Quinn Novak

Photo: Flickr/Quinn Novak

Le procès des attentats de janvier 2015, notamment celui de la rédaction de Charlie Hebdo, s'ouvre dans un contexte bien tendu sur la question du racisme, vu la publication d'un "roman fictionnel" sur la députée Danièle Obono dans Valeurs Actuelles la semaine dernière. De quoi se poser la question de l'existence d'un "esprit Charlie".

À partir de ce 2 septembre 2020 s'ouvre un procès historique, à savoir celui des attentats de janvier 2015, faisant 17 morts entre le 7 et le 9 janvier, à travers la rédaction de Charlie Hebdo, l'assassinat de la policière Clarissa Jean-Philippe à Montrouge puis le magasin hyper cacher de la porte de Vincennes. 14 personnes sont accusées de complicité, de soutien logistique aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly, auteurs de ces attentats. 11 d'entre eux sont présents et les trois manquants sont soit en cavale soit présumés morts. Quoi qu'il en soit, des souvenirs de cette séquence cauchemardesque de janvier 2015 vont remonter à la surface et les familles des défunt(e)s devront avoir les nerfs solides face à des accusés proches des bourreaux qui leur ont enlevé un être cher (cf lien n°1).

Charlie sacralisé, Charlie droitisé

Ce procès est également une occasion de tester l'unité autour de Charlie Hebdo. L'attentat commis contre le journal, en pleine conférence de rédaction le 7 janvier 2015, est traumatisant pour toute personne travaillant ou ayant travaillé dans la presse, et qu'attaquer un journal signifia sur l'instant s'attaquer à la liberté d'expression. D'ailleurs, sur les réseaux sociaux, le mot-dièse #JeSuisCharlie avait connu un grand écho international, concrétisé par la marche du 11 janvier 2015, regroupant plusieurs millions de personnes dans Paris, avec des chefs d'États étrangers venus pour l'occasion, et les ventes du journal dans les semaines qui ont suivi l'ont permis de retrouver de la force, alors qu'il était menacé de disparition avant cet attentat qui l'a saigné - morts de Charb, Tignous, Wolinski, Honoré, Cabu, Elsa Cayat et Bernard Maris -.

Plus de cinq ans après, cet "esprit Charlie" invoqué à l'époque a perdu de sa pertinence. Après le 11 janvier 2015, la question "Qui est Charlie?", dont le démographe Emmanuel Todd en fit un ouvrage, s'est posée et Todd a notamment décrit un "bloc MAZ", à savoir la classe moyenne, les personnes âgées et ce qu'il appelle les catholiques zombies, comme composante du soutien à Charlie Hebdo. Ce qui signifie que les prolétaires, les jeunes et des non-catholiques, notamment des musulmans auraient été bien moins présents ce jour-là et que par ce biais, l'unité serait bien illusoire. Ce à quoi je le rejoins vu que j'étais à la marche du 11 janvier et que dès le lendemain, j'avais souligné une crainte d'illusion sur cet événement. L'évolution du journal m'a renforcé dans cette idée car il est devenu sacralisé, ce qui pour un journal se disant athée est paradoxal, pouvant ainsi déployer son islamophobie manifeste, comme par exemple avec un dessin imaginant Aylan Kurdi, un enfant de trois ans mort sur une plage turque en 2015, devenu un violeur en Allemagne s'il avait survécu, ou que l'ensemble des Français de confession musulmane serait associé au terrorisme selon un éditorial de Riss, survivant de l'attentat du 7 janvier et directeur de la rédaction du journal depuis ce jour macabre. Sans oublier une bonne dose de fraternalisme, à travers un article s'en prenant à un débat sur l'antiracisme organisé lors des Amfis de la France insoumise (FI) le 22 août dernier et considérant que l'indigénisme a gagné les rangs de la FI, avec comme figure de proue la députée Danièle Obono. Enfin, un journal qui se revendiquait encore comme anarchiste reçoit un soutien de l'État, de la République bourgeoise, c'est un autre paradoxe qui permet de se dire que si du temps du professeur Choron, de Siné - viré par Philippe Val -, de François Cavanna, que certains des morts du 7 janvier 2015 ont contribué, Charlie Hebdo était un journal qui se moquait des beaufs et des dominants, la tendance depuis l'ère Philippe Val est que ce journal rit avec les beaufs et les dominants. Une nuance importante à garder en mémoire.

Valeurs archaïques en marche

Hasard du calendrier, ce procès concernant Charlie Hebdo tombe quelques jours après une publication du journal Valeurs Actuelles, où figure un roman fictionnel où Obono est présentée en esclave du 18e siècle, vendue par des africains pour le compte des pays européens, dans le cadre de l'esclavage négrier. Si l'image de la députée insoumise avec une chaîne autour du cou a fait énormément réagir, le fond n'en reste pas moins un appel révisionniste de l'histoire de l'esclavage, dans le sens où ça cherche à minimiser les responsabilités occidentales dans la traite, que ce serait de la seule faute des africains et qu'il ne diffère pas des autres esclavages envers les noir(e)s. Ce qui est une révision de l'histoire vu le rôle spécifique de l'esclavage occidental dans l'édification du capitalisme et de la ponction faite sur le développement économique des pays africains à terme. D'ailleurs, est-ce que Valeurs Actuelles oserait faire un pareil procédé révisionniste en mettant en fiction un député juif tel Meyer Habib, transporté dans un train vers les camps de la mort par les nazis après que d'autres juifs l'auraient trahi? La question s'est posée sur les réseaux sociaux et force est de constater que si ce journal avait agi de la sorte, il aurait été condamné pour antisémitisme aussi sec.

Devant le tollé que ça a pris, le journal a dû présenter ses excuses à la députée tout en affirmant ne pas avoir publié un texte raciste, mais l'exposition médiatique risque d'être amoindrie et une enquête pour incitation à la haine a été ouverte (cf liens n°2, n°3). D'ailleurs, il y a de quoi se demander qui se cache derrière le pseudonyme Harpalus, auteur de ce roman. L'une des thèses développées sur les réseaux sociaux est que ce serait le militant Jean Messiha (Rassemblement national) qui serait à la manœuvre, en raison de tournures de phrases utilisées par Messiha sur les réseaux sociaux et par Harpalus puis via le fait que Messiha ait pleine liberté d'écrire dans ce journal d'extrême-droite (ou de droite, c'est selon).

Et ce n'est pas la première fois qu'Obono est dans le collimateur de médias tels Valeurs Actuelles, Charlie Hebdo ou Marianne. En juin 2017, à peine élue députée, sur RMC, elle se retrouvait (indirectement) sommée de dire "vive la France" et que son hésitation avait suscité une foire d'empoigne sur les réseaux sociaux, tant ça semble être un blasphème de ne pas dire vive la France quand on est un(e) Français(e) ayant des racines extra-européennes.

Est-ce que ça met Charlie Hebdo et Valeurs Actuelles dans le même panier, à l'instar d'un tweet de Jean-Luc Mélenchon, député FI, à propos de la polémique autour de VA et d'Obono? D'aucuns, surtout à gauche, jurent que c'est une injure faite à Charlie Hebdo et à ses membres morts en 2015. Mais vu la ligne fraternaliste du journal, estimant avec dédain ce qui peut être pensé par des Français(es) issu(e)s de minorités pigmentaires car ce serait, à ses yeux, du racialisme, c'est finalement une jonction opérée avec les paternalistes de droite ou d'extrême-droite, du style Valeurs Actuelles, voyant une lutte des races menée par les personnes subissant le racisme institutionnel; les soutiens de Charlie considérant qu'il s'agit de questions sociétales détournant la question sociale et la lutte des classes. Ce qui prouve leur aliénation, vu que le racisme institutionnel est en atome crochu avec la lutte des classes et que ces rapports d'exploitation de l'homme par l'homme suivent une logique inégalitaire, qui est essentielle dans le cadre du capitalisme. Quelque part, cette union sacrée de paternalistes et de fraternalistes montre que les obsédés de la race ne sont pas forcément ce que ces groupes de personnes vocifèrent ces dernières années (cf lien n°4).

Est-ce que dire "je suis Charlie" en 2020 a la même signification qu'en 2015? Pas vraiment. Et penser au-delà de cette position, dans l'idée de l'émancipation humaine, quelle que soit la pensée philosophique, spirituelle, de chacun, n'est pas tellement à l'ordre du jour.

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