La sacralisation de la croissance

Publié le par JoSeseSeko

La sacralisation de la croissance

Dans une pensée économique sclérosée par le néolibéralisme productiviste, toute objection à la croissance n'y trouve guère sa place dans le débat. Néanmoins, l'idée de décroissance semble progresser par petits pas, accompagnée du concept d'écosocialisme, lui-même commençant à émerger.

S'il y a un mot qui a été sacralisé dans la pensée économique depuis plus de deux siècles, et que la majorité des courants de pensée, y compris les plus anticapitalistes, s'y retrouve, c'est la croissance. Et dans l'état d'esprit de beaucoup, c'est seulement la croissance qui peut permettre de fournir du travail (ou de l'emploi) en masse pour les travailleurs, car indéniablement lié au Progrès et à la Civilisation (héritage des Lumières oblige). Du coup, la plupart des politiciens, français et internationaux, ont ce mot à la bouche car c'est un moyen d'acheter la paix sociale et du côté des économistes, une croissance soutenue est utile pour réduire le problème de la dette publique par exemple.

Une vision étriquée

Cette vision classique de la croissance comme quelque chose d'unanimement positif pour un pays est largement dispensée dans les cours d'économie, soit au lycée, et encore plus dans l'enseignement supérieur. Je parle en connaissance de cause, en vertu de mes cinq ans d'études en économie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne où, en dépit d'une minorité d'économistes hétérodoxes très présente (régulationnistes, post-keynésiens, marxistes, institutionnalistes, etc.), la grande majorité des professeurs d'économie que j'ai eu a un a priori positif sur la croissance, de tout bord de pensée économique et politique - les deux vont de paire -. L'exemple de l'Afrique ces dernières années semble appuyer ce point de vue. Et comme bon nombre d'étudiants, j'ai baigné dans cet optimisme et ai adopté une vision classique de la croissance, mais avec en souvenir marxien la lutte des classes, et sous un angle post-keynésien, que cette croissance n'est que trop mal répartie pour bénéficier à l'ensemble de la population.

Tout de même, la croissance telle qu'elle est véhiculée dans les cours ou dans les mass media, reste très étriquée. Pas seulement sous les angles marxiens (ou marxistes) puis post-keynésiens sur les inégalités entre les classes sociales d'un même pays, plus entre les pays (centre-périphérie pour les tenants de la théorie de la dépendance). Mais également sur le fait que cette croissance serait soutenue et infinie. En effet, beaucoup d'économistes influents en fac, dans les médias ou dans les sphères politiques, ont connu la période des "Trente glorieuses", où le taux de croissance annuel était en moyenne de 5% en France et dans plusieurs pays occidentaux, après la guerre. Or, cette période de croissance forte reste tout à fait exceptionnelle dans l'histoire du capitalisme, en raison des destructions répertoriées en Europe en 1945 - année zéro! -, et il est assez curieux de voir que peu ont gardé en mémoire la phrase de l'économiste états-unien (prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel) Paul Samuelson - nullement un marxiste -, qui disait ceci:

  • "La véritable question n'est pas de savoir pourquoi les choses vont si mal aujourd'hui, mais comment elles ont pu aller si bien à cette époque."

En fait, depuis la 1ère Révolution industrielle, le capitalisme est marqué par des cycles réguliers de croissance plutôt "molle", suivis de récessions chroniques. Un Adam Smith ou un David Ricardo estimaient que la croissance, via le progrès technologique, était nécessaire pour éviter "l'état stationnaire", servant de base aux idées de Joseph Aloïs Schumpeter sur l'innovation, de Robert Solow sur la croissance exogène et les économistes "nouveaux classiques" (Robert Lucas, Paul Romer, Robert Barro, etc.) sur la croissance endogène.

Un modèle énergivore

Depuis les années 1970, le mode de production capitaliste a retrouvé une trajectoire qui était la sienne depuis le XIXe siècle jusqu'aux deux guerres mondiales, qui ont tout fait basculer. Du coup, la logique "d'armée industrielle de réserve" développée par Karl Marx sur la question du chômage et des salaires retrouve une certaine légitimité théorique et empirique. Mais il y une nuance de taille, c'est que l'État a pris du volume. Le long du XXe siècle, l'État est devenu un agent économique important dans les pays occidentaux par leur développement, justifiant la pensée de l'économiste allemand Adolph Wagner, qui estimait que "plus une société se civilise, plus l'État est dispendieux". En clair, la puissance publique doit accompagner l'évolution du revenu de la population en investissant dans des infrastructures puis en offrant des biens et services publics (éducation, culture, santé, etc.). Mais ces trois dernières décennies, il est davantage question de réduire le poids de l'État, ce qui semble louable a priori, mais certains y voient un signe de rendre cet agent au service de la classe la plus puissante, économiquement parlant.

Mais de manière globale, le modèle de croissance, tel qu'il est observable depuis plus de deux siècles, est en partie basé sur l'exploitation des ressources naturelles, en particulier les énergies dites fossiles (pétrole, gaz, charbon, cuivre, or, étain, etc.). Or, cette exploitation est source de déséquilibre environnemental par l'action économique de l'être humain, d'autant qu'en parallèle, la croissance démographique a fait un bond en avant considérable. En outre, le modèle de croissance décrit tantôt tenait la route car il était profitable pour les seuls pays occidentaux, dans un contexte où les autres régions du monde étaient des colonies ou des espaces dépendants de l'Occident. Mais maintenant, la croissance forte de ces derniers, basée sur ce qui a marché au profit des occidentaux par le passé (uniformisation oblige), rend l'atmosphère terrestre suffocante, tout en étant dans l'indifférence générale, jusqu'à présent. Du coup, un économiste comme Nicholas Georgescu-Roegen tira la sonnette d'alarme dans les années 1970, avec le Club de Rome ensuite (rapport Meadows), sur la nécessité d'un rééquilibrage entre l'activité humaine et l'environnement terrestre, sans pourtant aller vers la décroissance. C'est à ce moment-là également que l'écologie politique se présente, avec René Dumont candidat à la présidentielle de 1974 par exemple; mais il faudra attendre les années 2010, avec le constat d'émissions record de CO2 et des catastrophes naturelles en cascade, pour que le sujet prenne davantage d'ampleur, avec l'encyclique Laudato Si' du pape François (le Rerum Novarum du XXIe siècle), puis la COP21 en décembre 2015.

Décroissance et écosocialisme au programme

Maintenant, quelle(s) alternative(s) à mettre en place pour substituer au capitalisme énergivore, productiviste et consumériste? Plusieurs approche commencent à poindre dans le débat, c'est la croissance "verte", la décroissance et l'écosocialisme. La croissance "verte" est celle qui tient la corde pour les capitalistes en raison de méthodes telles le recyclage ou l'agriculture biologique. Pourtant, ils garderaient ainsi une logique productiviste et consumériste (production et consommation de masse) et la touche bio serait ainsi un argument de vente auprès des consommateurs. Ces derniers, auparavant indifférents, prennent de plus en plus conscience de la problématique écologique, tout en étant figés dans le schéma de l'abondance.

La décroissance et l'écosocialisme ont, pour le coup, une image plus subversive, où l'anti-productivisme et l'anticapitalisme sont des dénominateurs communs. Dans un entretien accordé au site Le Comptoir (cf lien n°1), l'économiste Serge Latouche, tenant de la décroissance, tient à indiquer que ce projet a pour base "une sortie de la société de consommation", semblable à "une cure d'austérité choisie volontairement pour améliorer son bien-être" face à une hyper-consommation provoquant de l'obésité. Plus loin, il ajoute: "La logique consumériste pousse à accélérer l’obsolescence des produits. Il ne s’agit donc pas forcément de consommer moins mais de produire moins en consommant mieux". Et même si des personnalités de droite sont sensibles à ce sujet, pour M. Latouche comme pour le politologue Paul Ariès dans Politis (cf lien n°2), la décroissance est un projet de gauche, et même pour eux, le seul projet qui redonnerait un sens clair, précis pour une gauche plongée dans le flou, sur le plan intellectuel. L'écosocialisme, quant à lui, permet le mariage de l'écologie avec le socialisme. Un mariage déjà présent dans la pensée de Marx, pour qui l'équilibre entre l'homme et la nature faisait partie intégrante de son travail intellectuel et politique pour l'émancipation humaine, mais dont l'omission fut avérée par les communistes au XXe siècle, figeant le marxisme dans une orthodoxie rigide. Mais finalement, c'est le philosophe André Gorz qui porta en avant ce concept, où l'idée de protection de l'environnement ne peut être que compatible avec le socialisme, dont l'objectif est de dépasser le capitalisme, incapable, à ses yeux, de fournir un niveau de vie décent pour tous, en particulier le prolétariat. Ce dernier étant d'ailleurs davantage exposé aux risques de surproduction, tant sur le plan économique (chômage) qu'écologique (catastrophes naturelles) que la bourgeoisie.

Par-delà les évolutions technologiques, l'idée de toujours en faire plus, comme sur le temps de travail par exemple, au nom de la sacro-sainte croissance, tient à un anachronisme sidérant. D'autant plus que la planète est de moins en moins en mesure de répondre à la demande de sa population. Est-ce que le "bon sens paysan" pourrait mener à dire qu'il faut "faire moins et mieux" de la part de notables soudainement conscients des incertitudes sur la santé de la Terre? Le temps seul le dira.

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