Criminalisation de la pensée à l'horizon?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/guillermo gomez

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L'annonce d'Emmanuel Macron de mettre l'antisionisme dans la définition de l'antisémitisme, lors du dîner du CRIF, a de quoi accentuer la pente liberticide qu'a prise la France ces dernières années, qui au nom de la sécurité, finit par mettre en danger le pays et illustrer le racisme institutionnel ancré dans la classe dominante.

La politique politicienne ou l'illustration de la contradiction permanente. C'est ce qu'on peut se dire avec l'annonce du président Emmanuel Macron, dans la soirée du mercredi 20 février, lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), de désigner l'antisionisme comme "une des formes modernes de l'antisémitisme" et ainsi l'intégrer dans la définition de l'antisémitisme (cf lien n°1). De quoi ravir le CRIF, organisme devenu une annexe de la propagande du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou, et son actuel président, Francis Kalifat, qui exige "une tolérance zéro" envers les antisémites, car ça s'inscrit dans le contexte des insultes antisémites envers Alain Finkielkraut par des gilets jaunes, samedi 16 février. Mais selon l'Obs, la veille de ce dîner du CRIF, Macron s'était prononcé contre l'idée d'une pénalisation de l'antisionisme, proposée par certains de ses partisans élus à l'Assemblée nationale, estimant que ce ne serait pas une solution (cf lien n°2).

Pompiers pyromanes

Par cette annonce et cette convergence d'idées, Macron et Kalifat, qui se disent agir contre la montée de l'antisémitisme, qui menace la République, jouent en fait les pompiers pyromanes. Pourquoi? Parce que mettre dans le même sac l'antisionisme et l'antisémitisme est du pain béni pour les antisémites, qui jouent sur le confusionnisme ambiant pour rallier diverses personnes, et notamment le prolétariat non-blanc des banlieues, à leurs idées nauséabondes et aliénantes. D'ailleurs, depuis des années, le CRIF met l'accent sur un antisémitisme qui serait en provenance des quartiers populaires, en lien avec l'islam radical. Il est évident que l'antisémitisme soit présent dans les courants islamistes car ils portent une volonté de détruire Israël, existant depuis 1948, en dévoyant la lutte pour l'existence de la Palestine, mais ce serait oublier l'antisémitisme de la classe dominante, blanche le plus souvent, qui n'est pas forcément gênée de faire du business avec des organisations terroristes se réclamant de l'islam politique.

Puis il y a un autre message à envoyer en réponse à cette convergence d'idées qui se montre contre-productif à l'égard de la lutte contre l'antisémitisme. C'est que parmi les antisionistes en France, il y a des français de confession ou de culture juive. Notamment les membres de l'Union juive française pour la paix (UJFP) par exemple. Du coup, faut-il considérer l'UJFP, qui se définit comme antisioniste, comme antisémite? Vu la ligne CRIF-Macron, ce serait le cas. Mais ça prouve un manque de connaissances car l'UJFP, qui a des idées socialistes, communistes, s'inscrit dans la lignée du Bund, qui était un puissant mouvement juif, socialiste et antisioniste, au début du 20e siècle, avant de subir la Shoah. De même que l'UJFP participe à la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), avec des formations d'extrême-gauche ou pro-palestiniennes, estimant que le sionisme est une idéologie impérialisme, pratiquant l'apartheid en Israël et la colonisation en Palestine. De quoi faire enrager le CRIF, qui a droit à l'écoute du pouvoir, qui entend durcir les sanctions à l'égard de BDS.

Racisme et antisémitisme

Peu avant l'agression dont a été victime Finkielkraut, la publication des recensements d'actes antisémites a montré une remontée en 2018 (541) par rapport à 2017 (311). Si cette recrudescence est inquiétante, est-ce qu'elle constitue un nouveau pic? La prudence est de rigueur sur les chiffres. Si on prend depuis l'an 2000, année de la seconde intifada en Palestine, on remarque un yo-yo permanent sur les recensements d'actes antisémites. Les pics (2000, 2002, 2004, 2009, 2014, 2015) sont souvent liés à la situation en Israël et Palestine, mais parfois, c'est le contexte français qui joue, comme les attentats en 2015. Et généralement, ces pics retombent très vite. Attention, ne me faites pas dire que je minimise les actes antisémites recensés, mais il faut prendre les données les plus larges possibles pour discuter le plus calmement d'un sujet ô combien sensible. Néanmoins, ces statistiques sont critiquées car elles auraient tendance à sous-estimer le danger et qu'il faudrait compléter avec diverses enquêtes, comme celle de la Commission nationale consultative des droits de l'homme par exemple (cf lien n°3).

Ce sujet, si spécifique, ne peut pas nous rendre sourd. D'ailleurs, plusieurs personnes, y compris moi-même, citons cette phrase de Frantz Fanon, citant son prof de philosophie: "Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous". Mais, à l'exception d'un de mes amis (cf lien n°4), on en oublie la continuation suivante: "Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe".

Ce qui signifie que combattre l'antisémitisme implique combattre les autres racismes, qui sont une construction sociale, institutionnelle, qui est en lien étroit avec le capitalisme par ailleurs. Et pour le cas de la gauche, qui se pose en mode "je combats l'antisémitisme et le racisme", si elle se mobilise, a priori, sur l'antisémitisme, elle laisse faire les racismes, car enfermée dans sa logique fraternaliste, équivalent au paternalisme de la droite. La négrophobie,  l'islamophobie ne sont pas à négliger, d'autant qu'elles peuvent être caractérisées par les institutions, notamment la police; l'accès à l'emploi; au logement; aux études; à la santé; etc. Mais dans ce genre de situation, ça accuse un afro-descendant de faire dans la victimisation sur un sujet dit sociétal et par conséquent, ça crée une distinction qui n'a pas lieu d'être en fait. Et finalement, cette gauche fraternaliste alimente à la fois les racismes (négrophobie, islamophobie, asiophobie, romophobie, etc.) et l'antisémitisme de par une lutte sous l'angle moral, alors que c'est éminemment politique, puis par le refus d'y voir l'implication du racisme et de l'antisémitisme dans la lutte des classes. N'en déplaise à certain(e)s qui considèrent que la lutte des classes traditionnelle aurait été abandonnée par la gauche au profit des luttes "sociétales", alors qu'il s'agit d'un refus d'articuler des luttes sociales ayant pour dénominateur commun un rapport de domination, voire d'exploitation, inscrit dans le cadre du capitalisme.

Liberté et sécurité en fuite

Les attentats de 2015 ont renforcé une logique sécuritaire déjà présente en France avec le plan vigipirate par exemple. On s'est quand même tapé des lois scélérates telles la loi renseignement en mai 2015, la loi renforçant la légitime défense de la police en février 2017 ou, actuellement en discussion, la loi "anti-casseurs". Cette dernière revient d'ailleurs sur la liberté, le droit de manifester, à travers des contrôles qui seraient opérés par le préfet, pas par un juge. Sans oublier l'utilisation de l'État d'urgence, instrument de défense sociale et non de défense nationale, de novembre 2015 à novembre 2017, avec une introduction de certains de ses dispositifs (assignation à résidence) dans le droit commun au moment de la réforme judiciaire à l'été 2017.

Cela me permet de rappeler qu'en fait, la liberté est fonction du capital (financier, culturel, social, symbolique) que l'on possède. Un Finkielkraut ou un Éric Zemmour peuvent se pavaner dans les mass media, étaler des propos islamophobes ou négrophobes sans trop de risques pour leur carrière car ils ont un capital symbolique fort. À l'inverse, un Kémi Seba ou un Dieudonné sont sanctionnés de par leurs propos antisémites - même s'ils se défendent d'être antisémites - et ont un capital symbolique plus faible. Je cite exprès ces personnes-là car Dieu sait combien je ne les porte pas dans mon cœur, cher(e)s lecteurs/lectrices.

Toujours est-il que cette logique sécuritaire se retourne contre la liberté, comme l'illustre cette phrase attribuée à Benjamin Franklin, avec un sens différent aujourd'hui ce que le philosophe et homme d'État états-unien avançait à l'époque : "Ceux qui abandonnent une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité temporaire ne méritent ni liberté, ni sécurité".

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